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Le roman par mail, par Anne Vauclair

édition du 18 avril 2001

Histoires du prince et du chien

Le roman par mail n’est pas une pratique très usitée par les internautes. C’est pourtant l’expérience que j’ai faite en envoyant régulièrement à un lecteur les extraits d’un roman déjà écrit et qui s’est modifié avec les interventions du lecteur. Pour finir le "roman" existe bien qu’il soit difficile de le ranger dans cette catégorie. En vérité, c’est une sorte de roman en amont puisque les personnages qui apparaissent semblent chercher l’histoire à laquelle ils appartiennent.

C’est une forme d’écriture hésitante dans le sens où je ne sais pas s’il s’agit bien de "littérature" ou d’autre chose plus proche du réel, en tout cas présentant des affinités incontestables avec celui-ci, et le remettant en cause- ainsi que la littérature -.

Je crois que le contenu du texte s’en ressent : les personnages ne cessent de chercher un "corps de texte", c’est-à-dire un lieu qui s’appelle un "univers de roman". Les décors que je n’arrive pas à "fixer" montrent que l’espace du roman est en instance de réalisation, mais en fait jamais réalisé. Les personnages errent à la recherche de ce livre qui voudrait bien les recevoir. Ils sont ainsi pris dans le mouvement du nœud de Moëbius lequel a la particularité de ne jamais désigner le côté où l’on se trouve : fiction ou réel.

L’expérience du temps

Mes personnages ont été gênés par la présence de ce lecteur qui les découvrait avant même que leur histoire ne prenne forme. Ils se sont en quelque sorte rebellés. Eux-mêmes se cherchaient un décor, une place, une histoire dans laquelle ils auraient pu évoluer et devenir quelque chose d’autre que ce statut un peu précaire que je leur prêtais pour le moment.

Ce qui, au départ, n’était qu’un outil - l’ordinateur branché sur Internet - est devenu un véritable support de travail et de création.

Ce texte ne pouvait plus s’écrire de la même manière puisque les conditions de son écriture coïncidaient avec sa diffusion, qui la suivait presque immédiatement.

Ce que j’écrivais dans cette situation n’était pas vraiment de la littérature. D’autant plus que le texte en train de s’écrire s’inscrivait dans deux temporalités : celle du quotidien, chronologique, chaque texte étant précédé de la date réelle de l’envoi et celle plus complexe des personnages, temps diégétique ; et deux espaces : celui réel où nous nous trouvions le lecteur et moi-même, et celui du texte où les personnages tentaient de vivre.

L’expérience de l’Histoire

Je pense que ces personnages sont symptomatiques d’une époque où justement nous ne savons plus très bien si nous devons nous fier à l’Histoire et si nous pouvons encore écrire des livres romancés à l’écart de celle-ci ou si, décidément, la frontière qui sépare ces deux genres est trop poreuse pour que nous hésitions.

Autrement dit, je ne sais pas bien comment créer le lieu romancé qui côtoiera d’une manière ou d’une autre l’Histoire qui est la mienne. J’erre comme mes personnages à la recherche d’un point d’ancrage, de points de repère, de certitudes.

Je pourrais presque supposer que l’ordinateur sur lequel je travaille et qui est constamment relié au monde, de mon lecteur aux innombrables pages du web, constitue le décor invisible du roman. Je suppose encore que ma façon d’invoquer l’Histoire a changé depuis que les livres ne sont plus mes seules sources documentaires. Je sens bien que cette fragmentation des représentations du monde joue un rôle dans ma démarche d’écriture.

Entre ce qui me regarde et ce que je vois, il y a un monde définitivement clos parce qu’il tient compte d’une conception de l’Histoire dans laquelle je ne me reconnais plus. Une rupture trop radicale qui inquiète mon désir de "raconter" parce qu’elle commence par me questionner sur la nécessité de faire récit.

Aujourd’hui l’afflux d’information fait histoire si l’on peut dire et le récit de fiction s’en trouve perturbé.

Que la jeune fille qui apparaît à la fin soit insignifiante et sans mémoire, que les personnages soient tous plus ou moins amnésiques et perdus dans un monde qu’ils ne reconnaissent pas, que la narratrice se prenne au jeu de sa propre invention et se mette en scène sous les yeux de ses personnages, et finisse par déserter en quelque sorte l’univers qu’elle a construit, tout cela tendrait à montrer que le travail de mémoire qui alimente la fiction par l’Histoire est ici inopérant et que c’est bien le seul réel immédiat - que le jeu entre le lecteur et la narratrice symbolise- et la présence elle aussi immédiate de celui-ci, qui permettent au récit d’exister.

Ce qui nous regarde et ce que nous voyons n’ont plus un rapport dialectique dans le temps historique mais dans ce lien ténu de l’immédiat et d’une relative interactivité entre celui qui se situe au bord du récit, le lecteur, et celle qui tente délibérément de le transformer en personnage, elle-même ne résistant pas à cette place qui la soulage de toute relation douloureuse avec l’Histoire, la lectrice.

Anne Vauclair, CICV (Centre International de Création Vidéo Pierre Schaeffer).Lire les extraits du roman


Anne Vauclair, (CICV Pierre Schaeffer) expérimente des situations d’écriture et de langage, qu’elles soient liées au multimédia - ou à l’espace physique - lectures, affichages, mises en scène de textes dans des lieux particuliers-. De la fiction au texte théorique, en passant par le documentaire.


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