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Extraits choisis - Hervé Dumez, Incertain Paul Valéry

édition septembre 2016

Jeunesse

Hervé Dumez, Incertain Paul Valéry3 Personne ne s’était inquiété de l’heure matinale : la bonne m’avait emmené au jardin public. J’avais moins de deux ans et j’étais tout empesé des atours dont on vêtait les garçons en ce temps- là : cascade de collerettes et robe blanche. Un jeune militaire aux moustaches cirées nous attendait et le couple impatient disparut bientôt dans les buissons ombrageux. Demeuré seul dans le soleil, je me regardais dans le bassin, jetant avec ardeur quelques poignées de cailloux, puis me penchai pour les voir briller au fond. Un passant dans l’allée s’intrigua d’un cygne qui lentement lui parut couler : mes collerettes et ma robe flottantes me sauvèrent sans doute avant qu’il n’ait le temps de me repêcher tout suffoquant. Ramené chez moi, je vois mon grand père, rouge à éclater, hurler qu’il allait tuer la bonne.

Ce souvenir, mon plus lointain, quel est-il ? Regardez-le : la description ne restitue pas ce que j’ai observé, mais ce que peut former un tiers qui n’a pas vu la scène. Nos souvenirs, nos émotions sans doute, viennent des descriptions de romanciers, des images fournies par les peintres. Ils ne sont pas issus de nous et nous les partageons tous dans leur banalité. C’est pourquoi les romans se vendent et pourquoi je répugne à écrire ce que je crois avoir vu alors que je ne l’ai perçu que par le regard des autres sans même m’en apercevoir.

[...]

Aux vacances, on m’emmena à Gênes. Le choc fut tel que cette ville reste, à tout jamais, celle que je porte en moi. Pas tant pour ses clochers, ses monts, ses fumées, ses palais aux toits rosés, ses labyrinthes de ruelles qui montent, se croisent, et finissent toujours sur le port, mais parce qu’aucune cité n’est étouffée comme elle entre une montagne abrupte et la mer, condamnée à creuser, poser des soutènements, renforcer, aller chercher au loin tout ce qui lui manque pour vivre, démolir pour rebâtir, Une ville qui se fait et se refait sans cesse. Gènes me parle comme aucune autre : il en va de même pour moi, pour nous - il n’y a qu’une chose à faire : se refaire. Ce n’est pas simple.

......

Le retour au poème

L’objet se précise donc à mes yeux : un poème long, jouant sur les changements de ton de la voix, aboutissant à une mort modulée, par substitutions insensibles, indolores... sans que l’on puisse dire à quel moment il y a quelque chose de changé. Cette mort marquera en moi l’arrêt de toute activité poétique. Comment entamer ? Par un éveil - le thème qui sans doute me distingue. De cet éveil à cette mort, l’effet à rechercher dans l’ensemble sera celui d’un récitatif d’opéra, une voix à peine soutenue par un clavecin lointain, qui monte et descend, s’accélère et se ralentit, de l’espoir à la tristesse, de l’aspiration à l’idéal à la sensualité. Ce qui m’avait tant frappé chez Gluck. Je saisis une feuille qui traîne - un récépissé de la société générale de crédit industriel apparemment - et je note l’idée : ne plus se reconnaître, mais se voir (ce sera un monologue, celui d’un moi qui se dédouble, s’éveille et va vers sa mort). C’est une femme : elle qui se devance et jouit de se surprendre. Je ne sais pourquoi une femme, mais je retiens cette pensée : elle présente l’intérêt d’une possible variation plus sensuelle à quelque endroit du poème.

......

Suite incertaine

Le retour à Paris occupé, dans un automne gris, fut de tristesse hagarde. À l’Académie, un petit groupe tenta de faire voter une motion de félicitations à notre collègue le maréchal après son entretien avec Hitler à Montoire : je m’opposai à la manœuvre que je fis échouer. Le régime, sans oser s’attaquer à moi, me suspecta. La censure fit traîner la publication de mes livres. La philosophie n’était pour moi qu’un jeu de langage qui se prenait au sérieux, mais j’estimais Bergson et il me le rendait. Il avait eu sur moi la plus belle réflexion qu’on ait faite et j’en avais été surpris de la part d’un philosophe : « Ce qu’a fait Valéry devait être tenté. » De surcroît, l’alexandrin était honorable. Plus encore, une bonne définition de moi, fondée sur la nécessité. Et même une justification, un éloge, accompagné ce que j’admire, d’une très fine critique. Car ce « devait » pouvait signifier le possible, l’audace fondée de la tentative, ou au contraire sa nécessité pour l’Histoire : un cerveau, n’importe lequel, un jour ou l’autre, devait nécessairement tenter ce qu’il m’était échu par hasard de faire. Lorsqu’il mourut, je fis un discours à l’académie. Il était Juif. Je rappelai son patriotisme, son attachement à la France, sa conduite lors de la Première Guerre mondiale, son rayonnement en tant que Français. Ce dis- cours circula, et notamment à Londres. Des rapports firent état de mon « gaullisme ». On me retira mon poste d’administrateur de l’institut sur la Méditerranée. L’occupation m’était odieuse et moi qui avais été l’ami du Pétain de Verdun, sa politique de collaboration m’avait dégoûté dès le début. Lorsque j’allais chez des amis boulevard Raspail, je contournais le Lutetia pour ne pas avoir à croiser d’uniformes allemands et un soir que sur le vieux port de Marseille je marchais en discutant avec une amie, je laissais un soldat nous dépasser. Lorsqu’il eut tourné le coin d’une rue, je me mis à chanter à tue-tête du Wagner : voilà, ce que nous ne pouvions lui laisser entendre ; comme cette musique est belle...

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© Éditions Arléa, septembre 2016

Hervé Dumez
Incertain Paul Valéry
Éditions Arléa, collection La Rencontre, septembre 2016.

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Paul Valéry - Neige

Quel silence, battu d’un simple bruit de bêche !...

Je m’éveille, attendu par cette neige fraîche
Qui me saisit au creux de ma chère chaleur.
Mes yeux trouvent un jour d’une dure pâleur
Et ma chair langoureuse a peur de l’innocence.
Oh ! combien de flocons, pendant ma douce absence,
Durent les sombres cieux perdre toute la nuit !
Quel pur désert tombé des ténèbres sans bruit
Vint effacer les traits de la terre enchantée
Sous cette ample candeur sourdement augmentée
Et la fondre en un lieu sans visage et sans voix,
Où le regard perdu relève quelques toits
Qui cachent leur trésor de vie accoutumée
À peine offrant le vœu d’une vague fumée.

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