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Artemisia Gentileschi. Carteggio, correspondance. Par Gaëlle Obiégly

édition septembre 2016

Artemisia Gentileschi, Correspondance Artemisia Gentileschi est une femme qui exerce la profession de peintre. Elle est née en 1593, le 8 juillet. Est-elle jamais morte - on peine à le croire quand on lit les lettres qui émanent d’elle et de son entourage. Ils semblent tous en prise perpétuelle avec la vie. Sans que celle-ci soit objet ni de discours ni de célébration. On se lamente, on réclame, on récrimine. On se plaint des conditions matérielle et mondaine. Ces conditions-là occupent l’essentiel de la correspondance. Cela pourrait ennuyer, car c’est répétitif, mais au contraire. Plus on avance dans le volume, plus on traverse la monotonie du propos. On voit alors l’existence d’une femme, son caractère. Elle nous apparaît précisément par ses déboires et ses exigences. Ce sont des requêtes. Elles ont pour destinataires des hommes puissants. Artemisia doit être l’objet de leur attention. Qu’elles émanent directement d’Artemisia Gentilischi ou de son mari, Pierantonio Stattesi, la plupart des lettres font état d’une situation et d’une demande. On attend toujours quelque chose de celui auquel on s’adresse. Dès le départ, la vie d’Artemisia est difficile - non pas chaotique ni glauque mais brutale. Enfant, elle perd sa mère. Elle grandit entourée d’hommes. Elle dessine bien. Jeune fille, elle intègre l’atelier de son père. Un peintre toscan. Florence et Rome seront les deux pôles de la planète Artemisia. À l’époque, ce sont des capitales artistiques parmi les plus actives d’Europe. Sa notoriété d’artiste s’étend bien au-delà. De son vivant, Artemisia Gentileschi connaît le succès et la célébrité. Elle les acquiert par son talent avant tout. Elle tombera dans l’oubli, à sa mort. Le public l’a redécouverte récemment. Adelin Charles Fiorato et Francesco Solinas nous font entrer dans sa correspondance. L’édition est d’un soin particulier. Les notes sont nombreuses et précises. Très souvent, elles présentent les membres du réseau d’Artemisia. Quelques notes soulignent l’intérêt d’une information. Ou bien elles font apparaître les coulisses d’un drame. Drames d’importances inégales auxquels les lettres font allusion. La préface permet au lecteur de cette correspondance de la mettre en perspective avec une époque. C’est le début du XVIIème siècle. L’artiste est alors un serviteur. On lui passe commande, il exécute. Il espère aussi placer des œuvres. Qu’est-ce qui diffère pour Artemisia ? C’est une femme. Elles sont peu nombreuses, en ce temps, à rivaliser avec les hommes. Sa correspondance, qui n’est pas abondante, retrace les tribulations et les difficultés d’une femme artiste. Elle est relativement solitaire, bien que mariée. Son époux est l’auteur de certaines lettres. Celles-ci le montrent très dévoué envers celle qu’il a sauvée du déshonneur. Car Artemisia a subi un viol lorsqu’elle avait seize ans. Cela s’est passé dans la maison de son père, Orazio. Le criminel, Agostino Stassi, un proche de la famille profite de cette confiance pour abuser férocement de la jeune fille. Il lui promet des noces réparatrices. Cette promesse est vaine. Le père et la fille le comprennent au bout de quelques mois de fiançailles pendant lesquels l’abus perdure. Stassi est déjà marié. Orazio Gentileschi dénonce son ami et collègue. On lira la supplique adressée au pape Paul VI par le père de la victime. Il lui « expose comment une fille du requérant a été violée de force et connue charnellement à de nombreuses reprises par Agostino Stassi, peintre, ami intime, compagnon du requérant ». Le scandale fait le tour de Rome. Ainsi s’ouvre le carteggio d’Artemisia Gentileschi. Toutes les lettres sont reproduites dans leur version originale. Le texte italien se trouve en regard de sa traduction en français. Traduction qui, nous informe Adelin Charles Fiorato, se veut essentiellement philologique. Il s’est appliqué à rendre au plus près le texte d’Artemisia, qui n’est pas une lettrée. Loin de là. Le texte d’origine n’a pas été amélioré. La lourdeur syntaxique a été laissée telle. Il ne s’agit même pas de style, mais d’un manque d’habileté qui produit un phrasé laborieux, d’un rythme extensif, d’une ponctuation aléatoire. Le traducteur n’a pas cherché à alléger la prose d’Artemisia. Jeune fille, elle a déclaré qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Mais elle a dû apprendre bien vite au cours de sa majorité. Charles Adelin Fiorato a choisi de laisser intacte l’expression de cette artiste qui, par ailleurs, ne manque pas d’habileté. Dans son art, elle s’exprime avec un talent exceptionnel. Une forte personnalité, que confirme l’obstination à exercer ce métier réservé aux hommes, ainsi qu’une capacité d’innovation feront d’elle une peintre de premier plan. Au XVIIème siècle, les collectionneurs les plus raffinés apprécient son imagination, sa maîtrise technique. Ce qui donne à ses œuvres une certaine originalité, c’est une manière souple d’interpréter les modèles des grands. Dans les lettres, il est à peine question d’art. Lorsque la peinture est évoquée il s’agit d’une requête. Elle a besoin d’une once de bleu. Le fameux bleu (outremer) revient à plusieurs reprises dans la correspondance. Il figure sur une liste de choses à fournir urgemment à Artemisia. Il est aussi mentionné comme cause d’un retard dans la livraison d’un tableau. Sans ce bleu, l’artiste ne peut achever sa toile. Vraisemblablement, il lui est impossible de se procurer cette couleur à Rome. D’où les demandes adressées à Francesco Maria Maringhi qui, lui, réside à Florence. Ce dernier est un des destinataires principaux des lettres, qu’il s’agisse de requêtes ou de lettres d’amour. Il est, en effet, l’amant d’Artemisia et son mécène. Toute la famille de la jeune femme doit son confort à cet homme puissant. L’artiste se prend de passion pour ce noble florentin qui répond à son amour et l’aide financièrement. C’est un riche homme d’affaires. Grâce à lui, Artemisia peut partir de Florence où elle a longtemps séjourné. Durant ces années, de 1613 à 1620, elle a eu quatre enfants et réussi à peindre des chefs-d’œuvre pour les grands ducs. Elle se soustrait à ses obligations vis-à-vis d’eux pour regagner Rome d’où elle écrira des lettres à son amant et mécène. Maringhi est également sollicité par le mari de l’amoureuse. Celui-ci n’a pas de profession précise. Il se contente d’aider l’artiste dans la préparation des toiles et des couleurs. Epoux et factotum, Pierantoni Stattesi fait bien des démarches pour Artemisia. Quand il s’adresse à l’amant de sa femme, c’est le bienfaiteur de la famille qu’il sollicite. Maringhi se charge des dépenses pour le voyage jusqu’à Rome et de l’emménagement de l’artiste, de son mari et de ses enfants. Ils s’installent près de la Chiesa Nuova. On apprend par les lettres que l’atelier romain d’Artemisia Gentileschi est immédiatement fréquenté par de nombreux clients importants. Et son succès prend alors une envergure internationale. Le 9 juillet 1620, peu après l’installation à Rome, Pierantonio Stattesi propose à Maringhi de leur rendre visite. Il indique le quartier et, sans donner l’adresse exacte, l’enjoint ainsi : demandez l’artiste peintre, et aussitôt on vous l’indiquera. Son adresse très connue témoigne de la notoriété d’Artemisia Gentileschi.

Outre la fenêtre qu’il ouvre sur les vicissitudes de la vie de cette femme, le présent volume documente la condition de l’artiste dans l’Europe du XVIIème siècle. Artemisia en aura été une figure.

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Francesco Solinas, historien de l’art, de la critique d’art et de la création artistique entre le XVIe et XVIIIe siècle, est maître de conférences titulaire au Collège de France attaché à la Chaire de Littérature française moderne et contemporaine : Histoire, critique, théorie. Il mène ses recherches sur la République des Lettres, ses acteurs et leurs correspondances érudites, littéraires et artistiques.

Adelin Charles Fiorato était professeur émérite de l’université Paris III (Sorbonne Nouvelle) et membre du Centre interuniversitaire de recherche sur la Renaissance. Outre les Poésies/Rime et la Correspondance de Michel Ange, il a participé dans la « Bibliothèque italienne » des Belles Lettres à l’édition et à la traduction des Nouvelle de Matteo Bandello dont deux volumes ont déjà été publiés (2008 et 2009).

Adelin Charles Fiorato, que nous avions interviewé en mars 2012 à l’occasion de la parution de son édition de la correspondance de Michel-Ange pour laquelle il avait reçu le Prix Sévigné, est décédé le 22 mars 2016.
FloriLettres n°133

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Artemisia Gentileschi (1593-1654)
Carteggio / Correspondance
Introduction, traduction et notes de Adelin Charles Fiorato.
Préface, édition critique et notes de Francesco Solinas.
Édition bilingue français, italien.
Éditions Les Belles Lettres, juin 2016. 367 pages.

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